A Dieu, père Quy !

Category: Editoriaux, Vie de l'institut 31

A Dieu, Père Quy !

 

Au bout d’une ligne de banlieue, un sentier boueux coincé entre  dépôt de ferrailles et emprise de la SNCF menait à une masure en instance de démolition. Un jeune homme sortit sur le pas de la porte, sourit en reconnaissant Hung qui nous avait menés jusque là :

 

–       C’est qu’on a toujours peur d’être expulsés. Ils veulent récupérer le terrain. Il paraît que la maison n’est pas aux normes. Vous venez voir le père Quy ? Il reçoit déjà quelqu’un, mais je vais l’avertir.

 

La pièce était surchargée de matériel divers. Un étroit passage joignait le lit spartiate au fauteuil de récupération. Le père Quy avait peiné à se relever mais le regard était vif et le sourire chaleureux. Nous étions tombés dans les bras l’un de l’autre : tant de souvenirs communs ! Le vieillard avait raconté à ma femme comment il avait réussi, au dernier moment à fuir les camps de rééducation sous la protection d’une chaine d’anciens enfants de la rue. C’est qu’il en avait sauvé des centaines de « poussières de vie » ! Pour eux, il avait quêté, construit des foyers…. Les nouveaux maitres les avaient tous fermés quitte à se partager les dépouilles. Il avait commenté malicieusement :

 

–       Je leur ai dit que je faisais pour les pauvres exactement ce qu’ils prétendaient faire… Je crois bien que c’est pour cela qu’ils ont tout fait pour m’éliminer. C’est qu’ils mentent beaucoup, vous savez !

 

Pendant que le père Quy revêtait les ornements sacerdotaux, le jeune homme avait commenté :

 

–       Le dimanche, nous, les quelques anciens qui sommes arrivés en France, nous nous relayons pour venir lui apporter à manger et assister à la messe. Sans lui, je serais probablement en prison. Vous savez ce qu’il m’a dit le jour de mon arrivée, en me regardant par dessus de ses lunettes ? : «  Ici, si tu veux manger, tu dois travailler… et si tu ne travailles pas, tu auras à manger quand même, en attendant, passe donc voir dans le frigidaire, il doit bien rester un ou deux bols de phö » ! Il fallait voir le frigo! De la récup comme tout le reste ici… après seulement, nous avons parlé. Il m’a dit encore : « Si tu te conduis bien, on t’aimera… et si tu te conduis mal, on t’aimera aussi ».

 

Le père Quy vient de rejoindre René Péchard. Lorsque l’hypocrisie des prédateurs se fera trop lourde, lorsque le dire l’emportera sur le faire, lorsque l’argent, le pouvoir, le paraitre écraseront les plus pauvres, nous penserons à ces deux serviteurs discrets, donnés, écartés, qui connaissent aujourd’hui leur récompense. Nous revivrons cette messe dans cette pièce gorgée d’humidité où un jeune qui n’avait pas toute sa tête, et peut-être pas de carte de séjour, ânonnait un Evangile qui confirmait la place que lui avait donné ce prêtre souffrant et lumineux : la première.

 

Aujourd’hui qu’il n’est plus là, je peux confier que c’est lui que l’on retrouve dans le dernier chapitre de ce « Sur le dos du tigre » qui n’est pas qu’un roman…

 

A Dieu, père Quy !

Jean-Claude Didelot

 

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