« J’étais étudiant et étranger… »

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« J’étais étudiant et étranger… »

Enfin délivrés d’une élection où l’immigration a bien souvent été prise en otage par les uns et les autres, il est temps de prendre de la hauteur et d’en revenir, dans la sérénité, au message que le Pape a voulu adresser à l’Eglise universelle à l’occasion de la journée des migrants 2012. Texte majeur à situer dans l’annonce d’un Royaume qui, sans être de ce monde, est déjà commencé. En se plaçant explicitement dans la perspective de la Nouvelle Evangélisation, le Saint Père ouvre les intelligences et les cœurs, mobilise les énergies, balaye les égoïsmes, désigne une espérance, renouvelle notre vision de l’annonce de l’Evangile. C’est parce que le monde change que les méthodes qui ont fait leurs preuves, sont appelées à s’adapter. Tout est à lire et à méditer de ce texte prophétique. Chacun y trouvera matière à réflexion à l’aune de son expérience. Nous nous limiterons ici à sa conclusion à la lumière de quelque cinquante années consacrées à l’accueil des étudiants originaires du Sud Est Asiatique.

 

” Je désire enfin, conclut le Saint Père, rappeler la situation de nombreux étudiants étrangers qui font face à des problèmes d’insertion, à des difficultés bureaucratiques, et à des obstacles dans la recherche de logement et de structure d’accueil. De façon particulière, les communautés chrétiennes doivent être sensibles à l’égard des nombreux jeunes garçons et filles qui, précisément en raison de leur jeune âge, outre la croissance culturelle, ont besoin de points de référence et cultivent dans leur cœur une profonde soif de vérité et le désir de rencontrer Dieu.” [1]

 


[1] Extrait du message « Migrations et nouvelle évangélisation » du Pape Benoît XVI pour la journée des migrants 2012.

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« Français et Catholique » !

 

Français, donc attachés par de multiples liens aux pays de l’ancienne Indochine Française… Catholiques, donc destinataires de l’appel du pape, comment n’être pas doublement concernés par ces étudiants cambodgiens, vietnamiens, laotiens venus poursuivre leurs études dans notre pays? Ils héritent d’une longue histoire commune. A la veille de la révolution de 1789, monseigneur Pigneau de Béhaine, évêque d’Adran, conduit à Versailles le petit prince Canh, héritier du trône d’Annam. La Révolution met un terme à l’aventure où s’engouffrent déjà, dans le sillage de la mission, politique, et commerce. Un siècle et demi plus tard, c’est à Paris que le futur empereur Bao Dai vient se former avant de rejoindre son palais de Huê[1]. Ils sont alors bien peu nombreux dans notre pays, les étudiants “Indochinois”, le plus souvent d’origine mandarinale… Une exception, un certain Nguyen aï Quoc débarqué au Havre où il sera jardinier avant de d’effectuer de nombreux petits métiers pour payer ses études : retoucheur photographe, cuisinier, balayeur… Devenu Ho Chi Minh, il reviendra en Chef d’Etat en 1946, rendra visite à plusieurs milliers de ses compatriotes qui croupissent depuis des années dans des camps du sud de la France. Envoyés dans notre pays dès le début de la guerre pour remplacer les soldats mobilisés, ils ont été bloqués là par la suspension des liaisons avec leur pays d’origine. Certains trouveront à s’établir sur place, d’autres, embrigadés par des étudiants nationalistes, viendront grossir les rangs du Viet Minh. La première guerre d’Indochine commence qui s’achèvera avec le drame de Dien Bien Phu. Lorsque le Corps Expéditionnaire Français quitte l’Indochine, ce sont des centaines d’enfants eurasiens qui sont abandonnés.  Certains  sont oubliés au Laos… C’est le début de ce qui deviendra l’Institut du Fleuve. Il faut leur faire reconnaitre la nationalité française, les rapatrier, leur assurer un avenir..Pour eux, nous ouvrons des maisons en France. L’intuition des origines reste encore la notre [2]:

 

“Notre action auprès des jeunes qui nous sont confiés par le Seigneur, est un véritable sacerdoce. Nous devons nous donner corps et âme à ce travail d’éducateur, d’exemple d’une vie chrétienne pour en faire au moins des hommes honnêtes. Nous ne devons pas oublier que nous avons un apostolat à conduire auprès d’eux. Prions d’abord pour les jeunes que nous fréquentons, pour que le Seigneur les appelle et aimons les d’un amour évangélique… Qui accepterait un mode de vie, une foi proposée par quelqu’un  qu’il n’aimerait pas, qui serait pour lui un « fonctionnaire » ? Nous devons donc être à la fois le père exigeant et la mère douce qui cherche surtout à comprendre gestes et paroles de l’enfant, de l’adolescent et par cet amour le guider avec toute la fermeté mais aussi la discrétion qu’exige cet âge de l’adolescent et même du jeune adulte…. Nous devons aimer particulièrement les plus pauvres, les plus démunis de moyens matériels bien sur, mais de moyens spirituels, de moyens intellectuels. Ce sont ceux qui nous donnent le plus de soucis par leur indiscipline, parfois leur violence qui doivent faire l’objet de nos soins particuliers. Il peut nous arriver de devoir renvoyer l’un d’eux pour des questions de conduite, de discipline grave et répétée : ce ne doit être qu’exceptionnel et nous ne devons pas les abandonner pour autant…”

 

Etre fidèle , c’est s’adapter aux circonstances… et Dieu sait si ces circonstances ont changé! Ces jeunes eurasiens dont nous venons de parler, retrouvent  des lycéens venus terminer leurs études avant de rentrer dans leur pays d’origine. Les premiers sont souvent très pauvres, les seconds issus de familles dirigeantes. Nous ne faisons pas de différence lorsque dans les années soixante dix, Pathet Lao au Laos, Khmers Rouges au Cambodge, Viet Cong au Viet Nam, prennent le pouvoir. Seules comptent les détresses matérielles mais aussi affectives. Commence alors le déferlement des boat people. Parmi eux, de nombreux mineurs isolés. Nous accueillons sans discrimination religieuse, politique, ethnique, en privilégiant simplement les plus pauvres, les plus démunis. Aujourd’hui, ils sont pour la plupart, pères et mères de famille, parfaitement insérés dans la société[3].

 

Rappeler brièvement cette longue histoire, c’est évoquer une continuité, certes, mais c’est surtout inciter à la réflexion, souligner une rupture et prévenir des amalgames. Réflexion sur tant d’occasions perdues faute d’avoir trop souvent laissé idéologie, politique, intérêts personnels l’emporter sur l’Evangile. Que de sang! Que de larmes! Que de jeunes vies fauchées! Que de générosités fourvoyées ! Rupture, car ces milliers d’étudiants, élevés en régime communiste, qui font aujourd’hui, à notre pays, l’honneur de le choisir pour poursuivre leurs études supérieures, n’ont de commun avec leurs prédécesseurs que leur jeunesse, leurs rêves et la confiance qu’ils nous font. Amalgame car ces étudiants ne sont pas des immigrés mais des passants le temps de boucler un cursus. Ici, pas d’entrées clandestines, pas de rapprochements familiaux, mais des visas étroitement codifiés.

 

Les plus favorisés bénéficient de bourses et d’inscription dans nos grandes écoles parmi les plus prestigieuses. Les autres, la majorité, se débrouillent comme ils peuvent face aux nombreuses difficultés signalées par le Pape, difficultés rendues plus aigues par la crise économique et les inquiétudes de l’opinion. C’est que les renouvellements des cartes de séjour sont soumis à des conditions d’hébergement et de ressources difficilement compatibles avec les résultats universitaires exigés par ailleurs. Livreurs de pizzas, plongeurs dans les restaurants, veilleurs de nuit, exploités trop souvent par des employeurs peu scrupuleux ou des marchands de sommeil jusque dans les chambres de bonnes des beaux quartiers.  Beaucoup ne mangent pas à leur faim, beaucoup prennent dangereusement sur leur sommeil, leur santé alors qu’ils sont éloignés de leurs familles, de leur pays, de leur culture[4]. C’est dire si ces conditions de vie sont difficilement compatibles avec les succès qui leur sont demandés par ailleurs.

 

Le régime communiste en place au Vietnam réserve à l’Eglise des difficultés, voire des persécutions dont les évêques se font régulièrement l’écho : manifestations « spontanées », arrestations arbitraires, contingentement des entrées dans les séminaires, intrusions dans les affaires de l’Eglise, spoliation, parfois par la violence et la calomnie, de maisons destinées  à l’accueil des plus pauvres. Dés lors, les étudiants observent, sourient et jugent ce qui se passe chez nous. Percevoir leur passage en France comme un phénomène qui ne nous concernerait pas, ou, pire comme une occasion de revanche, serait une grave faute contre l’Evangile et une erreur pour l’avenir, alors qu’elle doit, au contraire, être comprise comme une occasion de leur permettre de découvrir une autre vérité. C’est  tout le sens de l’appel du Saint Père, c’est toute l’intuition du Cardinal François Xavier Nguyen Van Thuan[5] qui nous avait encouragé dans cette voie, c’est tout ce que nous essayons de faire. Originaires d’un pays pauvre, soudain éloignés de leurs familles, de leurs amis, de leur culture, souvent mal orientés, ces jeunes sont les proies toutes désignées de toutes les arnaques, de toutes les tentations, de toutes les dérives. Le moindre incident peut tourner au drame.

Ces drames, nous les vivons avec eux…

 

Nous connaissons les urgences des hôpitaux, les centres de rétention administrative et parfois même les parloirs de prison, les commissariats de police, les internements psychiatriques, les conseils de discipline. Nous avons découvert des jeunes entassés dans de minuscules chambres de bonnes, d’autres cachés dans des placards du treizième arrondissement. Nous avons passé des heures de queue pour d’improbables cartes de séjour, accompagné à nos frais au Vietnam des malades et même des urnes funéraires. Nous nous réveillons la nuit pour consulter des SMS en forme d’appel à l’aide. Des bébés sont nés qui, sans notre aide, n’auraient pas vécu. Nous n’avons ménagé ni notre peine, ni notre temps, ni nos faibles moyens, harcelant nos amis, risquant nos famille… Nous n’avons jamais renvoyé personne et nous avons plusieurs fois reçu des demandes d’expulsion émanant de propriétaires sans cœur.

 

Mais cette action va bien au-delà de ceux que nous touchons directement. Nous organisons chaque année un forum de rentrée pour les nouveaux arrivants (environ cinq cent participants), nous éditons un guide de l’étudiant, nous gérons le plus important site Internet mondial en vietnamien (22 000 inscrits).[6] Tout cela avec des moyens dérisoires (nous sommes bénévoles, louons à prix d’or des locaux inadaptés).

 

Matin et soir, nous lisons ensemble la Parole de Dieu avec ceux qui sont là, et dont la grande majorité n’est pas chrétienne, et cette Parole chemine dans les cœurs, suscitant conversions et baptêmes d’adultes. Nous recevons aussi chaque année dans la discrétion par respect pour les personnes, des séminaristes confiés par leurs évêques[7]. Les plus anciens, aujourd’hui prêtres, exercent leur ministère aussi bien dans leur pays d’origine qu’en France. Cette année encore, ce sont douze séminaristes Vietnamiens et Laotiens qui nous ont été confiés et rentreront en propédeutique après une année d’apprentissage intensif du français.

 

Soyons clairs: nous ne contestons en aucune manière les conditions mises à leur entrée et leur séjour en France, conditions qui, d’ailleurs les protègent. C’est affaire d’un choix politique qui s’exprime dans les urnes. Le Pape ne s’y arrête pas, préférant en appeler directement aux communautés chrétiennes”, c’est à dire à nous tous, les catholiques.

 

Passer son chemin, détourner son regard, refuser de savoir …  Voilà le contre témoignage ! Profiter de leur précarité, détourner ce qui leur appartient, se draper de religion pour mieux les rejeter … Voilà le scandale ! Se taire, … Voila la trahison! Agir au quotidien, humblement, discrètement, donner de son temps, de ses moyens, des ses relations… Voilà la ” référence” !

 

Ecoutons Saint Grégoire Le Grand:

: « Que notre langue ne soit pas engourdie. Que notre silence ne nous assigne pas devant le juste Juge! Le silence du responsable est nuisible quelquefois à lui-même, mais toujours à son peuple. En  effet, ceux qui nous ont été confiés abandonnent Dieu, et nous nous taisons. Ils sont tombés, et nous ne leur tendons pas la main en les corrigeant. “

La soif de vérité, ce ne sont ni les discours pieux ni les incantations lyriques masquant spoliations et exclusions qui peuvent l’étancher, mais les actes quotidiens et discrets sans idéologie ni prosélytisme.

Dans la dernière nuit de Pâques, baptême de Trung, 28 ans.

–          Tu as choisi ton prénom ?

–          Oui, Benoît.

 

 

 

Jean-Claude Didelot

Président de l’Institut du Fleuve

 

 

 

 
 

[1] Il reviendra  terminer sa vie en France  et y sera baptisé.

[2] Voir site de l’Institut du Fleuve et le livre “Piété Filiale” ( éditions du Jubilé).

[3] Au moment d’envoyer cet article à France Catholique, SMS sur mon iphone: ” Mon grand patron au Ministère à Paris, vient de m’appeler pour me féliciter de ma nomination au titre de Chevalier dans l’Ordre National du Mérite. Un immense plaisir et une immense fierté auxquels je tenais à vous associer, vous et tonton Péchard”. L’heureux récipiendaire s’appelle Kheo Singarath. Nous l’avons accueilli en 1968.

[4] Nombreux témoignages disponibles sur le site Web  de l’Institut du Fleuve.

[5] Jeune archevêque de Saigon, détenu par le régime communiste durant 13 ans, créé cardinal par Jean Paul I, Président de “Justice et Paix”. Aujourd’hui décédé, sa cause de béatification est en cours malgré les obstacles mis par les autorités vietnamiennes. Il a été à l’origine de mon choix d’accueillir des étudiants originaires de ce pays sans me préoccuper des options de leurs parents.

[6] Les prêtres en cours d’études sont pris en charge par les Missions Etrangères de Paris, les catholiques par la Mission Vietnamienne, les étudiants les plus brillants par des bourses publiques ou privées (du moins au plan universitaires)… mais les autres?

[7] Dix pour l’année universitaire 2011/2012.

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